
Le lierre
Une nouvelle de Jérôme SOULAT
Mars 1997 tous droits de reproduction autorisés, si vous savez citer vos sources ...
Je déteste voir mon nom écorché, comme cela arrive si souvent lorsqu'on s'installe sur des terres étrangères. Je ne vous dirais donc pas comment je m'appelle. Vous seriez bien incapables de prononcer correctement mon patronyme. Par contre, si je ne vous dis pas mon âge, ce n'est pas par mauvaise volonté. De la volonté, j'en ai 'je l'ai prouvé', et de la bonne. De toute façon, vous n'avez pas de raison de m'appeler. Je vais me faire le plaisir, de vous conter pourquoi. Cela peut prendre du temps. Peu ou beaucoup, cela dépend de vous seul. Car la perception du temps est comme le plaisir : incomparable.
Mon premier sujet d'étonnement, ce sont mes naissances. On ne naît qu'une fois croyez-vous. Je peux vous affirmer que non... mais pour simplifier, je ne vous livrerais que le récit de la dernière. Votre temps n'est pas le mien, comme je vous le signalais, et je dois écourter. Ma dernière naissance, donc, me surprit. Elle survint un jour comme les autres. Rien ne l'annonçait. Pas d'étoile dans le ciel ne guidait un seul fanatique dans un pèlerinage insensé. Rien ne distinguait cette journée d'une autre à cette époque de mon existence. Pourtant, ce jour là, j'ai reniflé une odeur nouvelle. Plus exactement, j'ai perçu un souffle. Ou plutôt une absence de souffle.
Elle se dressait là, devant moi, arrogante. Sa puissance manifestement satisfaite me toisait ' je le sentais ' avec un rien de condescendance. Elle défiait le vent, arborait une façade que je devinais blanche. Je me pris donc à rêver de cette paroi si bien orientée. Comme il ferait bon s'y répandre ! N'allez pas croire que j'allais me jeter dans un piège, pour un simple attrait exercé sur mes sens. La naïveté m'avait quitté depuis de nombreuses années. Et je n'étais pas du genre à m'engager dans une direction à la légère. Alors, malgré mon enthousiasme, malgré la grâce qui m'envahissait à chaque centimètre franchi vers elle, je me méfiais.
Surtout, un tel don du ciel devait se mériter. Dieu ne saurait nous tendre une échelle vers lui, par simple caprice. Il fallait que ce fût important. Alors, lorsque la conquête du manoir commença, j'étais prêt à affronter une lutte de longue haleine. Jamais d'ailleurs, la hâte n'a eu de prise sur moi. Le temps est mon allié. Je le sais. Je le savais déjà à l'époque.
Alors je m'élançais vers elle, me contorsionnais. Je prenais des poses insensées. Et à chaque centimètre franchi vers ses doux appas (peut-être ses " appâts " serait le mot plus juste), je m'assurais de mes prises. Je n'empruntais pas une route, comme le font les hommes; j'étais le chemin qui mènerait à elle.
No haye camino, se hace el camino al andar.
Comme cette phrase me va bien ! Je suis un voyageur. Je ne sais ni ne veux me souvenir où sont mes racines. Elles sont là où je me rends, c'est tout. Moi le tzigane végétal, le gitan à la chlorophylle, je me moque des patries. Je méprise les sédentaires, qui ne se plaisent bien sur place, que par leur misérable incapacité à abandonner leur foyer. Je les nargue au passage, danse autours d'eux, avant de reprendre ma route. Inutile de m'accabler, si je les laisse pour morts. S'ils voulaient vivre, qu'ils fassent comme moi, à travailler dur pour se nourrir, au lieu d'attendre béatement la perfusion de notre chère Mère. Il faut bien manger. A chacun sa vermine qui le ronge. Je n'échappe pas à la règle, d'ailleurs. Mes ennemis sont si nombreux !
J'ai fini par croire que la planète entière ' ou peut-être ce que vous appelez démon ' avait fomenté un plan pour me rendre fou. La succession de mes malheurs m'a presque convaincu de l'existence d'une force acharnée à me faire échouer. Si je vous raconte tout ce que j'ai pu subir, je doute que vous ne soyez pris d'un peu de pitié. Car en fait, j'ai rarement entendu un individu qui ait reçu autant de brimades du destin, avant de parvenir à ses fins. Pourtant, j'en ai croisé des acharnés comme moi ! Les allumés, je sais les reconnaître. Rien qu'aux airs inspirés et mystérieux qu'ils prennent pour décrire le moindre de leur petit projet. Mais je me demandais comment juger mes propres exigences. Etait-ce trop demander que de vouloir de l'ombre aux bonnes heures ? Etait-ce illégitime de souhaiter me tenir debout, dignement ? Mais je ne parvenais pas à me convaincre moi-même avec ces litanies de questions. Elles ont quand même nourri mon esprit, ces interrogations, d'une volonté inextinguible. Mon ardeur se remplissait de ces scrupules peu sincères, dont le seul objectif visait à justifier mon désir. Elles donnaient peu à peu de l'épaisseur à une chimère. Pendant un temps.
Puis brusquement, tout s'inversait. Je me sentais indigne d'elle, lamentable rampant. Ses proportions atteignaient des sphères auxquelles je ne pouvais prétendre, faute de les comprendre, voire de les percevoir. Le nez dans mes bottes, je ne méritais pas même de l'approcher.
C'est pourquoi je vivais mon premier revers comme une juste punition.
Un jour curieux, à la fois lumineux et brumeux, je profitais de la rosée pour m'ébrouer doucement. Une de mes feuilles heurta quelquechose. Je croyais à un pot de fleur, ou un de ces ustensiles que les Beshminster oubliaient parfois sur la terrasse. Car je me trouvais bel et bien sur la terrasse ! Depuis des semaines déjà ! Je m'étais faufilé sous la balustrade avec difficulté, dans un interstice à peine plus gros que moi. Le problème, c'est qu'une fois sorti, je me sentais oppressé, comprimé. Le sang ne me montait plus à la tête avec autant d'intensité. Or plus je m'éloignais de la balustrade, pour me diriger vers ma belle, plus je m'usais. Le repos ne m'était d'aucun secours. Je risquais de mourir pour renaître à une autre extrémité, peut être bien loin de la terrasse. C'est comme ça chez nous, on ne meurt pas tout à fait, du moins, de temps en temps. Je perdais des feuilles, me racornissais à chaque nouvelle avancée vers elle. L'idée de mourir si proche du but m'apparaissait tellement odieuse ! Malgré tout, j'avançais, cramponné à ma propre vie, les sens hallucinés par la douleur. Puis je m'effondrais. Impossible d'aller plus loin.
L'espoir me quitta alors, et je ne songeai plus qu'à mourir, sous le ricanement du destin, tout près du terminus. Je n'avais même plus la force de la localiser, ma belle et douce mansarde. La mort prit alors la forme d'un soleil, qui se mit à griller mes dernières forces, comme pour m'achever lentement. Je ne résistais plus. Anéanti, meurtri, je quitterais le lieu avec courage, mais couché. Adieu Vallhalla !
Elle me sauva. Elle s'interposa entre mon tortionnaire et moi. Je perdais alors connaissance, dans un ravissement qui fondit comme de la glace sur mon évanouissement. Lorsque je revins à moi, ce fut ce jour là, cette bizarre journée faite d'éblouissement et de brouillard. Combien de temps étais-je donc resté inconscient ? Ma barbe avait poussé dru. Ma taille, encore coincé dans le trou dans le balcon me faisait moins souffrir. C'est donc ce jour là qu'une feuille toute jeune heurta un obstacle. Quand parvenant enfin à reprendre le contrôle de mes sens étiolés, je l'identifiais, je compris subitement mon erreur. Quelle formidable erreur ! Inespérée ! Inouïe ! J'avais surestimé le chemin qui me restait à parcourir. Ce délicieux obstacle, c'était elle ! Que n'avais-je deux de vos membres pour faire un bras d'honneur au destin et à son cortège de foutaises !
Pendant trois jours, je me mis à lui faire la cour. Tantôt guidé par la paresse et le besoin de reprendre des forces, tantôt inspiré par l'amour, je prenais place, respectueusement, à ses pieds. Je faisais le beau, cabotinais joyeusement, feignant d'entamer l'ascension pour mieux la remettre à plus tard. Probablement avez-vous déjà deviné que rien ne se passa comme je le souhaitais, comme je parvenais même à m'en réjouir par anticipation.
Le malheur commença par une horrible modulation, une sonorité puissante et stridente. Ca faisait :
' Mon Dieu ! Chéri ! Comment cette chose a pu parvenir jusque là sans qu'on s'en rende compte ! Fais donc quelque chose avant qu'elle ne s'en prenne aux volets ! Non mais regarde ça ! Il est passé à travers la balustrade. Il faudra que tu arranges cela.
La voix de madame Beshminster, voyez-vous, je trouvais l'avoir assez entendue pour toute ma vie, dés la première seconde où elle me racla les tympans. Une insulte aux lois de l'harmonie des ondes. Un juron craché à la gueule de toutes les bêtes à bon dieu qui peuplent notre Terre. Ce n'était pas tant qu'elle fût haut perché, presque suraiguë. Comme je trouve vulgaires ces voix sur lesquelles l'esprit n'a aucune prise. Comme je les méprise, ces voix lâchées et sans âmes, que vous autres humains êtes capables d'émettre sans plus de honte qu'un pet. Quand vous respirez, vous disposez de la capacité de moduler le rythme de votre souffle, de l'arrêter même, simplement en y pensant. Cessez de penser à votre respiration, et celle-ci nullement ne s'arrête. Malheureusement pour ceux qui vous côtoient, vous pouvez en faire autant avec vos interminables litanies de paroles : les poursuivre sans vous donner la moindre peine d'y mettre ' sinon du contenu ' un peu de cÅ“ur. Mais la haine de madame Beshminster et de son abominable appendice ne me fut d'aucun secours. Son mari apparut bien vite, muni d'une faucille si menue qu'on aurait dit une serpe. Il me trancha d'un geste vif avant de m'arracher du sol. J'entendis mes ligaments se déchirer. Puis, je saisis vaguement la fin de la scène, qui s'estompait dans un fondu au blanc. Il me brandit comme un trophée, sans manifestation toutefois de ce triomphalisme que vous affectez parfois. Je suis mort en face du sourire de madame Beshminster. Ce stupide rictus accompagna vilement ma perte, cette juste sanction pour avoir osé espérer. Il me gâchait la quiétude et paix procurées par un repentir sincère. La douleur de la perdre mêlée à la douleur de ma propre perte atteignait alors une plénitude telle, qu'on ne pouvait plus parler de douleur. C'était autre chose. Une forme de conscience nouvelle. La certitude que l'espace d'une fraction de seconde, la porte m'avait été entrouverte. Et cette minuscule poussière de temps avait suffi pour me procurer une révélation éternelle.
Je ne m'attendais pas non plus à me réveiller là. Et la surprise passée, après avoir longuement inspecté les environs, tâté, humé, vérifié, un nouveau choc acheva de me ramener à ma misérable condition. A ma place, vous auriez eu du mal à profiter de la situation. Jugez : je reprenais le flambeau d'une branche, coupée elle aussi. Celle de mon frère préféré. Seule notre Mère la Terre sait où il a pu reparaître. Ce qui est sûr, c'est que jamais il n'aurait quitté ce lieu pour trouver mieux ailleurs. Il adorait ce bouleau. Pas aussi voyageur que moi, il avait eu le courage de choisir un but réaliste, lui. Un objectif tangible, dont on sait qu'il a une cime. C'est un choix terrible à faire. Car notre nature nous pousse à aller de l'avant-haut. Il n'y a pas de terme pour cela dans votre langage. Or dés qu'une branche d'engage sur un large tronc, elle sait qu'elle abandonne à jamais la vie de nomade. A moins que des décennies plus tard, la foudre vienne à frapper et que sa force terrasse l'arbre étouffé par des générations d'étreintes passionnées. Alors il s'abat presque doucement, accompagné d'un curieux fracas qui ne ressemble pas au son du bois. Cela rappelle les crépitements des feux d'artifices entre deux explosions. Et alors, une fois au sol, la branche quitte l'amant déchu, sans même prendre le temps d'un deuil, et reprend l'aventure. C'est ce que j'appelle une naissance ! Pas comme ce foutu truc qui m'est tombé dessus ce jour là.
A notre façon, nous pouvons hurler. Je crois que le bouleau a compris que la disparition de mon frère et mon arrivée pour la relève ne serait pas une partie facile. Mais je ne souhaite pas vous raconter cette vie là. Elle fut trop cruelle et surtout trop longue. Je n'avais aucun choix. C'était lui ou moi. Ma nature m'interdisait de faire demi-tour, alors mon seul espoir résidait dans sa chute. Et mon seul but, c'était de reprendre le chemin de ma douce et belle masure. Notre religion nous enseigne comment les âmes les plus fortes reprennent le travail des branches sacrifiées. Comment la conscience des puissants adeptes peut gérer des ensembles sans cesse croissant. Notre champ de conscience ne se laisse pas enfermer dans une enveloppe finie comme le votre. Cependant, dés lors que l'attention diminue, notre pouvoir est prompt à disparaître. Et on se retrouve simple feuille. Bien sûr nous n'interprétons pas toutes le texte de la même façon. Certains y voient la marque de la fatalité. Tôt ou tard, nous nous relâcherons et deviendrons de vulnérables pousses, et nous mourrons. D'autres y voient les bases de notre responsabilité collective. Il n'y a pas de castes chez nous. C'est inutile, puisque l'avenir peut tout changer. Une zone de pouvoir peut s'évanouir, frappée par la maladie ou la vermine, et une minuscule branchette, qu'on remarquait à peine, se met à croître et à peupler. Sans croissance, pas de puissance. Mais l'inverse est vraie. Il m'en a fallu ' de la puissance ' pour mater ce bouleau. Un coriace. J'ai dit que je ne vous raconterais pas et je tiens mes promesses. Je reprends donc mon récit quelques naissances plus tard. Car je n'étais pas devenu feuille, vous pouvez me croire ! Plutôt bien vivant, lorsque je repris enfin la quête tant attendue de ma façade préférée. Ma vigueur n'avait jamais atteint une telle intensité.
Rétrospectivement, nous avons tendance à interpréter nos propres souvenirs avec une attendrissante mauvaise fois. Nous décelons de la logique là où régnait la plus contingente des improvisations. Nous posons des balises, des drapeaux, sur les événements en proclamant combien ils témoignent de nos intentions, de notre clairvoyance. Alors même qu'ils ne révèlent que notre maladresse heurtée par le cours du temps. Rien de coupable là dedans. Seulement nous avons besoin de croire que nous dirigeons notre vie à tout moment, libres, rebelles aux injonctions. Qu'elles viennent des autres ou de ces démons intérieurs. Gouverner, c'est avant tout proclamer haut et fort qu'on gouverne. Le reste n'est qu'affaire d'arrangements. Toutefois, je ne peux m'empêcher de croire à une forme de plan dans les événements qui suivirent ma première tentative d'ascension. Cela me contrarie, mais le choix ne m'est pas donné d'évacuer cette terrible impression.
Mon second périple vers elle fut certes long, mais la lutte contre le bouleau avait accru ma conscience et ma volonté. Ma patience avait franchi des étapes que nul ne peut imaginer. Et lorsque enfin je touchais au but, il ne me fut pas même nécessaire de m'assurer de la présence de la balustrade pour reconnaître le lieu. Pourtant, pendant ma route, les Beshminster avaient considérablement modifié l'agencement du jardin. Peut-être avaient-ils suivi une de vos périssables lubies. Les odeurs avaient changé, l'humidité n'était plus la même. La terre elle même me semblait la proie d'une étrange mutation. Néanmoins, la présence de ma belle s'imposait toujours à moi avec la même évidence. Je la voulais plus que jamais. Pour cela, j'aurais affronté le plus éreintant des sièges.
Et quel siège ! Il dura neuf de vos années. Combien de fois un de mes émissaires fut sauvagement sectionné par les armes mécréantes de monsieur Beshminster. Je ne saurais le dire. Je me gardais bien d'attaquer de front le balcon, me faufilant d'un coté ou de l'autre; sachant me faire oublier pour mieux m'infiltrer ensuite. Puis monsieur Beshminster quitta définitivement le manoir dans un curieux meuble en sapin. Jubilant de ce coup de pouce de mon Dieu, profitant de ce deus ex machina, je m'élançais dans l'assaut final. Certain du soutien de cette foi qui déplace les montagnes, j'entamais l'ultime ascension. Avec une pensée émue pour mon frère ' qui je l'espérais avait désormais trouvé un arbre à son goût ', j'attendais d'avoir pris possession d'un centième de la surface pour faire le point. Non que cette proportion représente une règle, mais étant donné ma nouvelle constitution, il me fallait faire un choix crucial. Engager davantage de mon corps dans la bataille me mettrais à la merci d'un coup terrible. Mon intégrité, mon pouvoir pendaient à ce fil. Je ne souhaitais surtout pas disparaître de nouveau pour me retrouver maître de je ne sais quelle armée loin d'ici, à une place qui ne serait pas la mienne. Alors je franchissai le cap. Pour finir arraché par les mains gantées de cuir du jardinier que madame Beshminster engagea quelques semaines après la mort de son stupide mari.
On n'a jamais entendu parler de pleurs chez quelqu'un comme moi. Et pourtant je crois que rien ne ressemble davantage à cela. Un hurlement plaintif qui n'aurait pas déplacé le moindre souffle d'air. Les toutes premières lacrimas de hedera, les seules qui soient sèche avant de se répandre. La colère et la déception menaient une ronde endiablée dans mon esprit contre laquelle l'amour ne pouvait dresser aucune barrière. Avec la mauvaise foi des amants déçus, je l'accablais de tous mes maux. Elle n'avait pas su me protéger. Elle m'attirait sans cesse vers ce manoir qui par deux fois m'avait vu disparaître. Plus jamais je ne songerais à elle comme avant. La pureté de mes sentiments se souillait dans la fange de ma haine. Et ma conscience muselée, meurtrie par la nouvelle implantation et le choc de l'échec, était bien incapable elle aussi d'intervenir dans cette désolante déchéance. Comme j'ai honte aujourd'hui de m'être retourné contre elle. Comme elles me tourmentent, ces insultes qui obscurcissaient alors ma pensée. Ma douce et chère façade, pardonne-moi de les avoir seulement imaginées. C'est si loin. Et pourtant, sitôt que je me les rappelle, mes hargneuses élucubrations d'antan me rongent le cÅ“ur. Ce serait tellement plus simple si je pouvais déposer ce sac de vilains souvenirs et les étudier avec le détachement d'un entomologiste qui compte ses drosophiles. Leur vue me révulse. Tout légitime que fût mon désarroi, je n'avais pas le droit de flancher à cet instant. Le fait de ne plus y croire, d'abandonner la quête, ne peut se justifier par son impossibilité. Car ce ne sont pas nos décisions qui dépendent des possibles. C'est exactement le contraire. Pour l'heure, le fait s'imposait : je renonçais. L'histoire s'achevait. Elle s'intitulerait " le double échec de l'étrangleur rampant ", version morale. Ou bien " l'amour arraché ", version triste. Et s'il faut une version réaliste, en accord avec la fureur qui suivit ce deuxième revers, ce serait " va te faire ravaler ! ".
De toute façon, au cours de mes aventures, notre corps avait connu une telle croissance, il couvrait un tel territoire qu'à mon réveil, je ne reconnaissais pas les environs. Le lieu avait été colonisé par une jeune et vigoureuse entité à ce que je pouvais en juger. Moi même, à cette nouvelle place, je sentais que je tenais les rennes d'une appréciable armada. Je m'en assurais comme un général passe les troupes en revue, avec une gravité de circonstance. Quand bien même j'eus souhaité reprendre ma route vers elle ' hors de question ! ', je ne savais pas quelle direction emprunter. Le sort s'acharnait sur ma fragile existence. Pour une fois que je pouvais user de mon libre arbitre, il m'indiquait avec une cruelle ironie combien illusoire était ma liberté. Alors, ma première préoccupation, une fois le chagrin un peu retombé (il connaissait des fluctuations imprévisibles comme des fièvres de palud), fut de comprendre comment avait disparu mon prédécesseur en ce lieu. Car tous les signes, concordaient. Il devait avoir conquis cette zone en peu de temps, ce que m'indiquait le faible écart d'état entre l'écorce entre les branches du centre et celles de la périphérie. Mais la comparaison avec un stratège militaire s'arrête là. Car quelle que soit la façon dont il avait été débouté, quels que soient les dangers qui avaient eu raison de sa force, notre instinct est ainsi fait. Je n'aurais su interdire à certaines de mes plus jeunes branche de marcher sur ses anciennes traces. Quel piètre général ! Fraîchement débarqué sur le champ de bataille qui a connu la défaite de son camp, il n'est pas même capable d'éviter d'autres pertes. Pire, ses intrépides éclaireurs l'entraînent avec eux dans le schéma sans cesse réitéré : avant-haut, avant-haut ! Tout au plus possédons-nous un avantage sur un Napoléon : nos troupes sont toujours en liaison. Et leur unité rend inutile la création de places fortes. Mais laissons là ces considérations guerrières, il me faut reprendre le récit de la quête, puisque celle-ci ne cessa pas là, comme vous l'avez deviné.
Je ne me suis pas mis en route bien vite, selon vos critères. Quiconque aurait tenté de me convaincre se serait heurté à mon mépris assassin. Qui aurait pu me faire changer d'avis ? Notre Mère la Terre ? Elle est capable de rapprocher deux continents, alors, pourquoi pas deux âmes qui traînent sur son dos ? Mais Elle ne s'occupe pas de changer les êtres, pas même moi, son fidèle dévot. Vous pensez bien qu'elle s'occupe d'affaires bien plus ambitieuses. Alors, ce ne fut pas à elle qu'échoua le rôle de relancer mon initiation. Cela, un autre choc s'en chargea, une autre défaite. Damnées vermines ! Elles profitent lâchement de leur vélocité pour vous dévorer vif. Avant même de vous en apercevoir, vous avez déjà donné votre impôt mortel. Elles me découpaient avec une précision cruelle. Avant que le sang n'ait coulé, elles repartaient chargée de morceaux de moi-même. Aussi indisciplinées qu'un cancer, elles revenaient à la charge, insatiables; toujours promptes aux pires morsures. Comprenaient-elles mon langage lorsque je leur hurlais de s'éloigner ? J'en doute fort. Car j'eus beau mobiliser tout mon être dans une ultime injonction, elles me rongèrent sournoisement. Ainsi, je quittais ce lieu sur l'autel duquel un frère vigoureux avait péri avant moi. Je succombais sous les assauts de rouges araignées.
Au fond, comme souvent, ma propre volonté n'a pas grand chose à voir avec ce nouveau départ. Ainsi allons-nous. Le coup de tête se révèle par la suite, rétrospectivement, une décision intelligente. La plus contingente de nos options est souvent la meilleure. Ce douloureux transfert effaça ma haine avec plus d'efficacité que n'aurait pu en mobiliser le plus habile des moralistes. Sauf que la puissance en avait pris un coup. Adieu mon armée de branches que je pouvais diriger en fin stratège. Ma conscience ne maîtrisait plus guère qu'un morceau de nous. Alors si je voulais la rejoindre, il fallait d'abord m'affranchir du mouvement de mes frères. Avec mon expérience, et guidé par le souvenir collectif de siècles de luttes, je n'eus pas de mal à indexer les meilleurs coins. Parfois, pour trouver l'humidité, pour profiter d'une subtile lumière ' tout juste tamisée, comme je les aime ', je me résignais à faire un détour. Mais cette fois, je savais où je me trouvais. Je savais quelle direction me conduirait à elle. J'évitais avec soin les repères des cochenilles, je résistais aux harcèlements des pucerons. J'ai honte de l'avouer mais je méprisais les branches que je ne maîtrisais pas de ma volonté et qui faisaient route malgré tout avec moi. Excusez-moi, frères, de vous avoir traité en parasites ! Seulement, je me sentais investi du droit inaliénable de pouvoir profiter seul de ma façade chérie. Comment pourriez-vous comprendre ce que cela signifie ? Vous n'êtes qu'un. Le simple fait de dire " je " est déjà tellement difficile pour moi. Je vous envie pour ça. Malgré les milliers de vies que vous trimballez dans votre corps d'humain, vous parvenez à vous sentir individu. Je jalouse votre liberté, bien plus encore que je jalousais le reste de mon corps, dont l'étendue dépassait mon entendement. Imaginez que vos bras et vos jambes soient si longs qu'ils échappent à votre vue ! Voire à tous vos sens...
Petit à petit, je regagnais ma puissance perdue. Chaque progrès de ma route me confortait, et ainsi, me rendais plus capable encore de franchir un mètre de plus. Cette belle dynamique m'entraîna vers cette zone magnifique, humide et ombragée, qui marquait l'extrémité ouest du jardin des Beshminster. Les épreuves du temps avaient à ce point aiguisé ma stratégie, que je profitais longuement du lieu avant de m'attaquer à l'assaut final. Qui plus est, la chance qui se dérobait si souvent et si cruellement à moi se fit plus docile. Madame Beshminster et son abominable voix ne vivait en effet plus dans le manoir lorsque enfin j'abordais la terrasse. Toutefois, je décidais de ne pas porter l'offensive de front. Toute mon opiniâtreté fut mobilisée par l'effort que constituait ce léger détour. Et quand je m'aventurais sur le balcon une première fois, c'était avec l'angoisse perpétuelle de voir surgir un des vôtres. J'imaginais avec effroi sa main se saisir de mon corps pour m'arracher des terres conquises. Ou bien j'entendais malgré moi le claquement d'un sécateur. Je rêvais d'araignées rouges par millions. Pire encore, je me prenais à ressentir les affres d'un soleil devenu fou, se mettant à irradier sa blanche colère avec une puissance déchaînée, désespérée, comme le filament d'une ampoule sur le point de griller. Mais à aucun moment ces hallucinations de mauvais augure ne ternissaient l'espoir de la conquête.
Comme aucun de ces fléaux ne se produisait, je m'enhardissais chaque jour davantage. Les nouveaux habitants du manoir me laissaient croître paisiblement, à l'ombre de celle que je rêvais de couvrir enfin. L'attention des jeunes mariés qui avaient investi le domaine se portait ailleurs. Il me semble même que l'homme levait le pied pour ne pas me fouler lorsqu'il traversait la terrasse. Et sa mignonne épouse au regard amoureux ne s'inquiétait pas davantage de ma progression inexorable. C'est ainsi que je pouvai conquérir une seconde fois ma belle façade. Elle s'offrit à moi sans effusion aucune, avec une bienveillante indifférence, acceptant la présence de cet amant si peu exigeant. Son ombre suffisait à me contenter. Et en restant elle-même, verticale, fière et droite, elle me faisait le plus doux des cadeaux : je m'élevais. Coquetterie suprême, elle gardait les traces de mon précédent passage. Certes, selon vos termes, elle ne faisait rien pour m'encourager. Mais elle ne me dissuadait de rien, et cela n'a-t-il pas valeur d'assentiment ? Mon adhérence se confondait en mon esprit avec son adhésion, son tendre consentement. Ainsi inondé de bonheur, je m'étendais sans cesse sur elle, couvrant de mes caresses attachantes ses fondations, sous l'oeil amusé des mariés, qui devaient décidément me trouver romantique. Aujourd'hui encore, et malgré le drame qu'ils provoquèrent, je repense à eux avec indulgence. Je préfère ne garder que les bons souvenirs de ces amants là. Ce drame, cette catastrophe terrible, prit le nom de véranda. Je ne sais lequel d'entre eux à pris cette curieuse décision. Transformer la vaste terrasse en une véranda. C'est presque à contrecoeur qu'ils m'arrachèrent à ma douce, pour entreprendre leur mortel aménagement de verre et de métal. Ce verre lisse et froid, qui ne garde pas l'humidité, et sur lequel je n'ai aucune prise. Comme dédoublé, hors de moi, j'assistais impuissant aux travaux, de loin. Ils amputèrent ma belle façade, m'interdisant à jamais l'accès à l'ancienne terrasse, devenue cage de verre. Si seulement ils avaient attendu un cycle de saison ! Mon avancée aurait été suffisante pour leur abandonner cette portion du mur sans qu'il soit nécessaire de m'expulser ainsi. Mais laissons donc ce passé douloureux. Ma sagesse et ma patience ont fini par payer. Et la charge suivante fut la dernière. Contournant la véranda, je me hissai péniblement vers la partie épargnée de mon amie. Ce n'était pas la moindre.
Maintenant, tout cela est oublié. Le manoir n'abrite plus d'habitants depuis bien des cycles de saisons. La forêt et les fougères ont repris leurs droits sur l'ancien jardin des Beshminster. Le lieu est oublié des hommes. Et c'est tout juste si on distingue les vestiges du manoir, ces ruines recouvertes de mon étreinte mortelle.